À La Rochelle, finie la voiture ?


Réputée pour sa proximité avec l’océan, ses îles - d'Aix, de Ré et d'Oléron -, ses deux tours, ses Francofolie's... La Rochelle est une ville où il faut bon vivre. Ce qu’on sait peut-être moins, c’est qu’elle fut une des pionnières de la mobilité douce dans les années 1970. Des rues piétonnes au lancement de la journée sans voitures – aujourd’hui mondialement reprise – en passant par les célèbres vélos jaunes, elle continue d’être un modèle en France et dans le monde et n’a de cesse de se réinventer pour améliorer la qualité de la vi(ll)e. À l’occasion du 10eme anniversaire de Yélo, son dispositif de transports doux et « à la carte », nous avons interrogé trois élu.e.s, dont le maire de La Rochelle, sur les origines et l’avenir de ce succès singulier.



© Les Pandas Roux


Il y a quelques années encore à La Rochelle, les deux voies qui séparent les terrasses de café de la promenade de son célèbre Vieux-Port étaient prises d’assaut par des milliers de véhicules chaque jour. Aujourd’hui, à l’exception des bus de l’agglomération et de quelques riverain.e.s, les véhicules polluants ont disparu. La part belle est faite aux piétons et aux cyclistes... et autres néo-irréductibles de la trottinette. Le bruit des moteurs et klaxons et l’odeur des gaz d’échappement ont fait place au plaisir de déambuler et de se croiser dans un espace apaisé.



Une vision de poète pour réenchanter la ville


Cette idée d’un port piéton et, plus largement, d’une ville à dimension humaine, sans pollution ni tension, n’est pas nouvelle. Elle est le résultat d’une politique entreprise à la fin des années 1970 par le député-maire emblématique de La Rochelle (de 1973 à 1999) – un temps ministre de l’environnement de François Mitterrand –, Michel Crépeau.


Son projet ? Denis Leroy, qui fut son directeur de cabinet puis, entre autres, vice-président de la Communauté d’agglomération en charge de la mobilité et des transports, nous le raconte : « Inventer le bonheur tous ensemble, c’était l’état d’esprit de Michel Crépeau quand il devient maire de La Rochelle en 1973. À cette époque, on dit que l’avenir c’est l’économie, les zones industrielles... lui, il dit non. Il pense qu’il faut remettre l’homme au centre de la cité et redonner une dimension humaine à tout ça : moins de voitures, moins de pression sur la ville, moins l’argent roi... Plutôt la culture, les rencontres, le plaisir de déambuler et de se fondre dans une belle histoire, c’était un peu ça son projet, un projet de poète. À partir de là, tout ce qui fait la vie comme se former, se soigner, s’alimenter... se déplacer, devient un sujet. Et sur les questions du déplacement, Pompidou disait « l’avenir c’est la voiture, il faudra construire les villes autour de la voiture » et Crépeau disait exactement le contraire parce que d’abord elles enfument, elles polluent, et deuxièmement parce qu’elle coûtent très cher en carburant et un jour on manquera de carburant (...). »


Alors Michel Crépeau agit en lançant plusieurs chantiers pour réenchanter la ville. En 1976, La Rochelle inaugure simultanément un ensemble de rues piétonnes interconnectées dans son centre historique – premier plateau piéton urbain de France -, et les tout premiers vélos jaunes, mis à disposition des usager.e.s dans des bornes en libre service. Une initiative bien accueillie qui perdure encore aujourd’hui, malgré quelques couacs au démarrage : « Michel Crépeau lance les vélos mais à sa façon : il a une intuition donc il en met partout, il n'organise pas bien. Vous aviez un vélo en entrant chez le boulanger et quand vous en ressortiez, il avait été volé. Donc à la fois ça faisait des bagarres, des histoires mais on en a retrouvé aussi à Hambourg, à Amsterdam, etc. », sourit Denis Leroy. Une pub internationale à moindre frais qui a peut-être contribué à façonner la réputation de La Rochelle...


« Quand les gens sont enfermés dans leur caisse en fer, ils se font des bras d’honneur... », Michel Crépeau


La politique de diminution du nombre de voitures en ville est en marche. Mais la vision du maire rochelais détonne dans un paysage où l’automobile apparaît plus que jamais aux françaises et français comme un moyen révolutionnaire de se déplacer. De s’émanciper presque, parangon ultime de la liberté... Qui n’a jamais rêvé d’un road trip à la Jack Kerouac, quelques années après la publication de son roman On the road ? La plupart des rochelaises et rochelais sûrement, déferlant sur la ville chaque jour dans leurs 30 000 véhicules. Mais, de la liberté individuelle à l’individualisme, il n’y a qu’un pas que bon nombre d’automobilistes franchissent aisément, quels qu’ils soient. Michel Crépeau en avait fait l’amer constat : « Quand les gens sont enfermés dans leur caisse en fer, ils se font des bras d’honneur. Moi j’ai vu des bourgeoises très pointues me faire des bras d’honneur... et j’ai pas pris ça pour une invit’», rappelait-il avec faconde à l’aune du lancement de la Journée sans voitures, le 9 septembre 1997. Événement qui fut expérimenté à La Rochelle et plébiscité par les habitants de la ville au point de devenir, les années suivantes, un succès national puis international qui se poursuit chaque année partout dans le monde... mais plus à La Rochelle.



VIDÉO - Découvrez les coulisses du lancement de la Journée sans voitures et la genèse de la mobilité durable dans l’ITW de Denis Leroy ci-dessous :




1976-2009 : tous les moyens (de transports) sont bons


Dans la panoplie de l’offre de transports de La Rochelle, d’autres idées ont germé, se souvient Denis Leroy : « Il y a eu l’idée de rouvrir les petites gares de quartier qui avaient fermé, donc l’idée du train. La Rochelle est coupée en deux par la rade ; et si le bateau pouvait jouer un rôle pour traverser la rade ? (...). Et puis les bus, mais dans une autre approche : il fallait que les bus fassent des grands circuits et drains sur l’agglomération pour ramener les gens aux portes de la vieille ville pour qu’ensuite ils changent de braquet et sautent sur un vélo, par exemple ». En voilà de belles alternatives à la voiture.


Et puis, comme moins de voitures en ville ne veut pas dire plus de voitures du tout mais la voiture autrement, Michel Crépeau a alors une autre intuition, la voiture à partager. Électrique, bien évidemment, pour rester dans cette veine des transports doux qui ne nuisent ni à la santé ni aux oreilles. Une nouvelle fois, le succès est au rendez-vous puisque la voiture électrique enregistre, dès son lancement, 500 abonnements. Pas étonnant dans cette ville désormais habituée à être un laboratoire où la mobilité s’invente chaque jour.

Les pieds, le vélo, le train, les bus, le bateau, la voiture partagée... Sans vraiment la nommer, une offre de multi-modalité des transports est née. Nous sommes fin des années 1990 et, bien avant Paris et les grandes métropoles, c’est une petite révolution dans le domaine de la mobilité que réalise La Rochelle. Qu’il s’agit désormais d’organiser...



2009-2019 : Yélo, la mobilité « à la carte »


Début des années 2000, si de nombreuses alternatives à la voiture existent pour décongestionner la ville, l’offre de service n’est pas lisible pour les usager.e.s. S’ils veulent combiner les moyens de transports – ce qui est l’objectif – ils doivent souscrire plusieurs abonnements à différents tarifs et exploitants (la ville pour les vélos, le département pour les bus, la région pour le train, une entreprise privée pour les voitures électriques, etc.) en fonction de leurs besoins. À celle ou celui qui souhaite par exemple alterner vélo, bus et bateau pour se déplacer, trois abonnements sont à souscrire et à régler à trois opérateurs différents. Bref, il faut avoir le portefeuille riche en étuis à cartes... C’est pourquoi en 2009, après des années de concertation et de négociation entre les nombreux opérateurs, la Communauté d’agglomération de La Rochelle lance Yélo, une marque ombrelle qui regroupe tous les services de mobilité sur une seule carte.



« Notre mot d’ordre, c’est l’inter-modalité »


Brigitte Desveaux, vice-présidente de la Communauté d’agglomération de La Rochelle en charge de la mobilité et des trans